Les thés parfumés : polémique autour de la “création”

Nous vivons une époque bénie pour les amateurs de thé : un nouveau salon ou une nouvelle boutique semble ouvrir à chaque coin de rue, offrant toujours plus de diversité et de choix. Nous sommes ravis de pouvoir découvrir une nouvelle gamme, la comparer à celles que nous connaissons déjà, enfin exprimer notre préférence.

Evidemment, agir de la sorte n’a de sens qu’en partant du principe que les mélanges proposés par une enseigne lui sont propres. Alors que se passe-t-il quand on découvre qu’une marque revend les mélanges d’une autre marque ? Cela ne devrait pourtant pas nous étonner : fabriquer du thé parfumé nécessite un équipement et un savoir-faire à la fois technique et coûteux que seules peu de maisons peuvent se permettre… Et qui réalisent donc des recettes pour d’autres en même tant que les leurs.

Le problème est que si certaines marques ont l’honnêteté d’expliquer qu’elles choisissent un mélange proposé par le fabricant sur catalogue ou sur la base d’une demande spécifique, d’autres brouillent les pistes en se construisant une image de “créateur” sur la seule base d’un vocabulaire évocateur. Il existe plusieurs cas de figures :

– La marque vend des mélanges existants sans changer le nom d’origine. C’est surtout le cas pour les mélanges très populaires.

– La marque renomme des mélanges existants : en tant que revendeur ou distributeur, elle en a légalement le droit, même si cela peut induire le consommateur en erreur.

– La marque demande au fabricant un mélange exclusif, sur lequel elle a un droit d’exclusivité limité dans le temps. Au bout d’un an par exemple, le fabricant pourra vendre le mélange à d’autres marques, voire le distribuer lui-même.

– La marque fabrique elle-même ses mélanges, lesquels sont uniques jusqu’à ce qu’ils soient copiés.

En effet, le principe de propriété intellectuelle ne s’applique pas aux recettes comme aux livres ou à la musique. Celles-ci ne sont pas incluses dans la liste du Code éponyme et sont considérées comme des oeuvres éphémères : elles relèvent juridiquement du savoir-faire, c’est-à-dire que si la liste des ingrédients peut être connue, ce sont les proportions et la méthode d’exécution qui en font l’unicité.

Cela pose le problème de définir la frontière entre créateur et fabricant : si la marque demande au fabricant un mélange thé vert-poire-kiwi, mérite-t-elle plus ou moins la paternité du mélange que celui qui choisit, dose et mélange les composés aromatiques nécessaires ? Le domaine de la musique a réglé ce dilemme en séparant la composition de l’interprétation, mais cela n’existe pas en cuisine.

Même dans le cas d’une recette où la réalisation est détaillée, les droits d’auteur applicables restent sujets à débat : s’agissant de la description d’une méthode, elle est par essence reproductible et ne peut donc logiquement pas être protégée.

Car pour être protégée, une oeuvre doit remplir trois critères : être une “oeuvre de l’esprit”, avoir un caractère propre et être nouvelle. Il faut que l’ensemble n’existe pas auparavant, et qu’il soit possible d’isoler un trait distinctif qui soit une sorte de “signature” de son auteur (personne physique ou morale). Or, si demain vous fabriquez un thé vert poire-kiwi en ne sachant pas qu’un tel mélange existe déjà, ne l’avez-vous quand même pas créé ? Et comment en isoler un trait distinctif quand la création se fonde précisément sur l’homogénéité du mélange ?

Contrairement à la littérature ou la musique, les combinaisons possibles ne sont pas infinies et se réduisent encore à ce que les consommateurs désirent : l’objectif n’est pas d’exprimer une singularité mais de répondre à une demande collective. Le sentiment de trahison qui nous traverse en découvrant que deux mélanges sont similaires voire identiques, produits par la même enseigne, est donc infondé pourvu que le discours des marques soit honnête.

Nous sommes d’opinion que la “personnalité” d’une marque de thé, ce à quoi nous sommes fidèles en tant que consommateurs,  doit moins s’attacher aux produits qu’au capital immatériel : la compétence et l’humanité des vendeurs, l’aménagement et l’atmosphère des lieux de ventes, les services complémentaires proposés aux clients, enfin les valeurs portées et défendues. C’est le reflet direct d’une singularité et d’une relation unique, qui ne se synthétise pas en une recette répliquable à l’envi. Le thé n’a de toute façon pas été créé pour vous seul, mais c’est bien à vous que la vendeuse a souri — et ça, personne ne pourra vous l’enlever.

Lauren PASCAULT
Lauren PASCAULT
Passionnée de thé et formatrice.