Yunnan Millénaire

Yunnan Millénaire Si la dégustation reste avant tout affaire de plaisir, certaines se font plus sérieuses que d’autres. C’est le cas aujourd’hui, où nous allons apprécier un thé de roche. Cette appellation désigne un thé oolong fortement oxydé produit en altitude, dans l’environnement sauvage et rocailleux des montagnes WuYi, dans la région du Fujian — l’un des terroirs les plus réputés de Chine. Il s’agit pour chaque thé de roche de quelques théiers, voire d’un seul : la quantité de feuilles récoltées est extrêmement réduite, ce qui en fait un thé d’exception. La traçabilité étant un réel souci à ce niveau de détail géographique, il est impératif de se procurer le thé de roche dans une maison chinoise qui connaît personnellement les producteurs. Bref, le thé de roche est un événement dans une tasse. Le nôtre vient quant à lui du Yunnan, région d’origine du thé et où l’on trouve encore bon nombre d’anciens théiers dans des environnements préservés. Ici, la connaissance de terrain de notre fournisseur nous assure que le “Millénaire” du nom signifie bien que les feuilles ont été récoltées sur un arbre extrêmement âgé et non sur un jeune clone de celui-ci. (Cela peut sembler une différence minime puisque le patrimoine génétique est identique, mais le résultat en tasse n’a rien effectivement rien à voir). Ce thé aura donc été transformé de façon à révéler toute sa finesse au fil de nombreuses infusions. Pour respecter la tradition chinoise dont il est issu, nous infusons ce Yunnan Millénaire avec la méthode du gong fu cha, c’est-à-dire essentiellement deux fois plus de thé pour deux fois moins d’eau (6g de thé pour 15cl au lieu des 3g recommandés pour un mug de 30cl) dans une toute petite théière en terre cuite. L’eau est à 90°C pour ne pas nous brûler, mais elle pourrait être bouillante. Après avoir réchauffé les récipients et rincé le thé, nous réalisons une dizaine d’infusions successives de 10 à 30 secondes. Un thé de cette qualité est facilement reconnaissable à la profondeur de ses parfums : non seulement il sent bon, mais c’est comme si vous pouviez vous promener à l’intérieur de tout un paysage dessiné à travers votre odorat. Les feuilles sèches vous emmènent dans une forêt moussue où le soleil réchauffe l’écorce et les baies d’automne ; humides, elles rappellent l’activité de l’homme et des bêtes avec une ambiance de grange où l’odeur sauvage des bêtes se mêlent à celui du cuir et du foin. Toute une histoire qui se développe infusion après infusion. Ce sont d’abord les notes boisées qui s’avancent, à la fois chaudes comme un pin au soleil et humides comme un chêne vénérable. Cette assise prend rapidement de l’ampleur avec un caractère fruité voire compoté (kaki, prune) dont la longueur en bouche et la rémanence s’allongent. Ce crescendo se suspend vers la 5e infusion, où les notes florales se devinent puis s’affirment (rose, violette) ; on peut commencer à augmenter la durée d’infusion pour maintenir une texture et un corps à peu près constant. La prune revient bientôt, mais plus comme une liqueur que comme un fruit, pour se fondre et s’évanouir dans un retour du boisé cette fois domestiqué (bois ciré), finement caramélisé. Les feuilles infusées dévoilent une taille modeste, qui témoigne de leur origine et
d’une pousse lente, et une préservation admirable (dentelure intacte sur le pourtour) qui en dit long sur le savoir-faire du producteur. Et l’histoire s’achève.

Lauren PASCAULT
Lauren PASCAULT
Passionnée de thé et formatrice.